Tic tac

On peut tuer le temps ou soi-même, cela revient au même, strictement….

Ce matin, Philippe m’a demandée en ami sur Facebook. Philippe Petrovick. Mon premier mec. C’était en 3e B, au collège Jean de la Fontaine, il y a plus de 15 ans. Il n’a pas trop changé physiquement. Le même regard. Le même sourire. Toujours aussi charmant malgré les quelques cheveux en moins sur le devant du crâne. Nous avons essayé de discuter via la messagerie instantanée de Facebook, mais la conversation s’est vite vidée de toute substance. Ce n’est pas vraiment étonnant, bien sûr. Je ne sais pas pourquoi j’ai accepté sa demande. Je ne me souviens plus exactement des motifs de notre rupture. A cette époque de la vie, l’adolescence, tout est prétexte aux changements. C’est peut-être un peu ça aussi, la liberté. C’est de la liberté qu’accouchent les regrets et les remords qui peuvent parfois vous ronger toute une vie. La liberté est spéculative, ou n’est pas : voilà probablement la raison qui m’a poussée à accepter la demande de Philippe sur Facebook, ce matin.

J’ai 32 ans. Malgré mes capacités sociales relativement élevées, je n’ai pas rencontré de personne avec qui partager ma vie, comme on dit. Il peut paraître prétentieux de dire cela, mais je pense être appréciée par la plupart des personnes que je côtoie. Que ce soit au travail ou à la salle de sport. Les amis de mes amis que je rencontre à l’occasion me trouvent certainement sympathique, à en juger des rires et bonnes paroles échangés au cours de ces moments, aussi brefs soient-ils ; d’une manière générale, le courant passe toujours bien quand j’entame une conversation avec quelqu’un, que cette personne me soit connue ou non. J’ai depuis mon plus jeune âge le sens du contact humain, cela fait partie des capacités que la nature a bien voulu m’offrir. Au collège, au lycée, et à la fac, j’ai toujours eu beaucoup d’amis, garçons et filles confondues, ce qui est assez rare pour être souligné. Certes, de nombreuses personnes ont jalousé ma popularité, mais je n’en ai jamais souffert ; je dirais même que mon quotidien n’en a jamais été impacté. Je n’ai ainsi jamais connu de véritables conflits amicaux, ni familiaux. J’ai toujours eu une existence rangée, sans histoire, sans drame ni évènements perturbateurs. Sans avoir été une élève brillante, je n’ai jamais connu l’échec scolaire, et je suis passée de classe en classe sans fracas et sans forcer. De même, je n’ai jamais été au chômage, puisque j’ai réussi à trouver sans difficulté un stage de fin d’étude qui s’est si bien déroulé qu’une proposition de CDI m’a été faite. Depuis, je n’ai pas quitté mon entreprise, j’ai eu de belles promotions sans jamais avoir été dans l’obligation de me mettre des personnes à dos. A bien y réfléchir, ma vie n’a jamais connu de turbulences. Comme si mon existence avait été volontairement séquestrée dans le wagon d’un train sans escale, circulant à vitesse constante, jusqu’au jour où, soudainement, ce train s’arrêtera. Définitivement. Et sans raison apparente.

Les aiguilles de mon horloge biologique avancent, inéluctablement. Chaque jour est un jour qui rapproche le Monde de la disparition définitive de mon empreinte génétique. Aucune descendance, aucune trace. Aucun héritage biologique. Aucun héritage matériel si ce n’est les 2376,23 euros de mon Plan Épargne Entreprise. Le seul patrimoine d’une personne dont les futurs êtres humains n’auront aucune preuve de son passage sur Terre. Comme si je n’avais jamais existé. Ce qui est peut-être le cas.

Certains avancent que la notion de temps est la plus grande erreur de l’histoire de la Science. Le temps n’existerait pas, et ne serait qu’une notion, pour ne pas dire un concept, permettant de matérialiser une succession infinie de mouvements. La mesure du temps que permet un instrument comme une horloge ne mesure donc pas le temps, mais seulement le mouvement de ses aiguilles. Qu’est-ce que le temps, si ce n’est cette chose qui passe même quand rien ne se passe ? Einstein a démontré que le temps était facteur de l’espace et de la vitesse, et donc de la matière. Celle qui me compose n’a pas dû se frotter à beaucoup de particules pour accoucher d’une existence si légère et anecdotique; à être si parfaite, si lisse, si feutrée, ma vie en a perdu toute substance, si substance elle a eu un jour. Je suis l’incarnation même de la désincarnation. Mes rires et ma bonne humeur que me vantent souvent mes proches ne sont que des songes camouflant une existence sans sens, sans saveur, sans objectif. Les apparences sont trompeuses, c’est bien connu. Les humoristes sont des clowns tristes…

La dernière personne à me côtoyer sera mon ordinateur portable, cet écran infernal par lequel j’observe, j’envie, je jalouse, la vie de nombre de mes contemporains qui se plaisent à la partager sur Internet. Je n’ai jamais été réseaux sociaux. J’ai toujours pensé qu’il se cachait derrière cette obsession à partager des éléments plus ou moins intimes de sa vie une réelle pathologie trouvant sa source dans le manque de confiance en soi, et ainsi dans un besoin disproportionné et irrationnel de reconnaissance par ses pairs, reconnaissance prenant désormais forme par un compteur de “like” sur une photo, un statut, ou un évènement auquel on annonce participer. J’avais peut-être tort. Beaucoup de ces gens là sont, finalement, bien plus heureux que moi. Ils sont souriants sur les photos qu’ils publient en compagnie de leurs enfants. Le sourire d’un parent à côté de sa progéniture est toujours sincère, fort heureusement la nature ne nous aura pas offert cette capacité là de mensonge.

L’heure est donc venue de mettre un terme à cette chose qui n’a jamais vraiment commencé, seule, dans cet appartement de banlieue parisienne que je loue, depuis 2011, 740 euros charges comprises à Monsieur VILAUD, un vieillard de 96 ans qui se plaît à rappeler, à chaque fois que je le croise, qu’il a connu un monde sans bombe atomique, et qu’il n’en sera plus jamais ainsi. Mon lit de mort ? Un lit IKEA noir mat, acheté en occasion sur Le Bon Coin il y a déjà quelques années à un jeune étudiant qui avait le projet de s’installer au Canada dans le cadre d’un PVT. C’est étrange, mais je me souviens parfaitement de son visage, de sa voix, et même de ses vêtements, pourtant très classiques – un jean bleu foncé surmonté d’un pull en coton noir. La transaction n’a duré que quelques minutes. Et me voilà, ce soir, à repenser à lui, sans aucune raison apparente. Le temps et l’espace…

J’ai supprimé Philippe de Facebook.

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