Le courage d’être soi

Au mot « argent » elle eut un regard qui passa comme la lueur du canon dans sa fumée

Ce matin, en arrivant au travail aux alentours de 9 heures, une forte odeur de merde flottait dans l’open space. En réalité, la pièce dans laquelle j’évolue depuis plusieurs mois peut difficilement être qualifiée d’open space à proprement parler : il s’agit plutôt d’une sorte de salle de réunion sans fenêtre dans laquelle 7 personnes travaillent tous les jours du matin au soir. Il n’est d’ailleurs pas rare que certains membres de mon équipe – surtout les jeunes en fait -, mangent un sandwich devant leur écran d’ordinateur 15 pouces TFT les midis de jours de rush. Ainsi, 7 êtres humains – dont moi – vivent plus souvent dans cette salle étouffante et anxiogène au possible que dans leur propre habitation pour laquelle certains ont contracté un prêt remboursable sur plusieurs décennies à un taux avoisinant les 4%.

Donc, ce jour là, je suis arrivé comme souvent le dernier au travail. Malgré mon état psychologique au plus bas, je ne pus m’empêcher de balancer un scud à destination de mes collègues de travail (2 femmes, 4 hommes), tous bien concentrés sur leurs emails et leurs slides Powerpoints :

Putain les gars c’est qui qui mouille du cul comme ça ? Ça pue grave la merde là.

“Mais allez tous vous faire enculer” fut ma première pensée quand j’aperçus leur gueule outrée par les propos que je venais de tenir. Mélanie, la manager, fut visiblement la personne la plus troublée par mon intervention : alors que les autres firent l’effort de décrocher un sourire forcé et accusateur, la chef me lança un regard glaçant dont le caractère menaçant était appuyé par des sourcils froncés comme jamais. Fusiller du regard. Sur le champ. Je décidai de m’asseoir à mon poste sans broncher, comme si de rien n’était.

“C’est vrai que ça ne sent pas très bon” avoua tout de même Pascal, un stagiaire fraîchement débarqué sur le compte, visiblement gêné par le silence pénible que je venais d’imposer par ma prise de parole. Personne n’osa répondre à sa réponse, pas même moi. La journée s’annonçait longue, et elle le fut, à l’image de toutes celles qui l’ont précédée.

Je travaille dans un important cabinet d’analyses financières américain, dont le siège social français est situé dans le quartier d’affaires parisien de La Défense. L’activité de ma société constitue à vendre à d’autres sociétés des prestations de « conseils financiers », qui peuvent être des audits financiers et/ou de système d’informations liés à la finance (calculs de risques, gestion comptable, consolidation de comptes, mise en œuvre de flux bancaires…). Si les banques/assurances représentent nos principaux clients, nous intervenons aussi dans de nombreuses directions financières de multinationales issues de divers secteurs d’activité – retail, automobile, agroalimentaire… Le secteur privé n’est d’ailleurs pas l’unique concerné puisque ma société passe aussi de nombreux deals avec des instituts publics de la première importance, comme la Commission Européenne ou l’Autorité des Marchés Financiers (AMF).

Cela fait désormais près d’un an que j’évolue dans ce milieu si particulier qu’est « la finance », milieu fantasmatique au possible où près d’une personne sur trois âgée de moins de 35 ans sniffe régulièrement de la cocaïne sur son lieu de travail – et encore plus en dehors. Pour ma part, j’ai été catapulté sur une mission d’audit du système informatique de la filiale marocaine d’une des plus importantes banques françaises. L’objectif de ma mission est d’évaluer les points faibles des outils qu’elle utilise pour calculer les provisions que la réglementation européenne l’oblige à réaliser en fonction du montant des crédits qu’elle accorde à ses clients (clients qui peuvent être des particuliers bien sûr, mais aussi, et surtout, des entreprises et des États). Ces provisions se chiffrent évidemment en millions d’euros. Un montant que la banque souhaite minimiser afin d’optimiser ses investissements, et donc ses revenus : moins de provisions égal plus d’investissements, et donc plus de revenus potentiels.

Ma manager Mélanie est une jeune trentenaire qui a accouché de son second enfant il y a près d’un an. Cela fait désormais 8 ans qu’elle évolue au sein de mon entreprise. Elle a débuté en tant que « Junior A » – mon grade actuel – et a gravi les échelons un à un. En moins de 10 ans, elle est ainsi parvenue à passer 6 grades. Une véritable prouesse qui n’est évidemment pas passée inaperçue aux yeux du top management, qui mise beaucoup sur elle et sur ses qualités managériales – adaptation rapide aux problématiques client, écoute, capacité à diriger une équipe. Une carrière fulgurante que même l’arrivée de deux enfants n’aura pas réussi à freiner. Selon mes estimations, Mélanie doit gagner aux alentours de 90 000 euros annuels brut, soit environ 5 600 euros net par mois. Malgré cela, elle vit avec son compagnon – la garce n’est pas mariée – et ses deux enfants dans un pitoyable 63 m2 du XIIIème arrondissement de Paris qu’elle a acheté il y a quelques années.

office

Je ne serai jamais comme Mélanie, bien que je pense avoir les capacités intellectuelles pour atteindre son niveau de performance. Aussi, je sors d’une école plus prestigieuse qu’elle et, en toute objectivité, mes premières expériences professionnelles se sont toutes bien déroulées, sans exception. En réalité, je ne serai jamais comme l’écrasante majorité de mes collègues de travail qui ne vivent que pour leur carrière de merde en adoptant une posture permanente et continue de « business consultant » type. Il faut assister à l’une de leurs conversations à la machine à café pour réellement prendre conscience de l’absurdité dans laquelle baigne le quotidien de ces « jeunes cadres dynamiques » :

– « J’ai acheté 200 actions de ENYD, le marché clôture bientôt et attend fébrilement l’annonce de Mario Draghi. C’est risqué mais ça se tente.
– Je pense que c’est un bon investissement, un peu risqué en effet, mais bon tu risques combien au pire, 1500/2000 euros ?
– Oui environ, pas grand chose quoi. Je t’offre un café ?
– Non merci, j’essaie de limiter ma consommation de caféine. Un article alarmant du NY Times sur la surconsommation mondiale de café – que ce soit en Occident ou en Orient – a quelque peu calmé mes ardeurs en Ristretto. Je te forward l’article si tu veux. Au fait, tu as vu la nouvelle collection Tom Ford ? Le bleu nuit est terrible et se marierait parfaitement avec le cuir rouge de mes souliers Gucci.
– Ah, tu portes du Gucci toi ? »

Au début de mon contrat, pourtant, j’ai participé avec eux à de multiples afterworks dans des lieux prisés de la capitale. Il nous arrivait de dépenser plus de 300 euros chacun par soirée dans divers consommables – drogues, alcool, prostituées. C’était assez marrant au départ, il faut se l’avouer. Il y a dans le fait de vivre une vie qui n’est pas la sienne une sorte d’excitation trouvant son origine dans l’acte de considérer l’existence comme un jeu. Cependant, rapidement, je compris que plus rien ne servait de partager des moments extra-professionnels avec Alex, Brice et leurs connaissances venant se greffer à notre petit comité. Voir chaque jour au travail leurs gueules de gendre idéal et assister, passif, impuissant, à leurs conversations stériles et inintéressantes représente déjà une épreuve de la plus haute difficulté ; une raison se suffisant à elle-même au souhait de ne plus vivre des moments conviviaux avec eux.

La seule chose que je partage réellement avec mes compagnons de route est l’attrait pour Annie, la jeune fille de 25 ans qui fait office de secrétaire d’accueil du bâtiment de notre client. Celle-ci serait célibataire – Alex en a eu la confirmation par une connaissance d’une connaissance – et, à en juger par son regard langoureux et sa manière terriblement sensuelle de nous adresser la parole, notre chère petite Annie ne rechignerait pas à s’envoyer en l’air avec des hommes plus riches qu’elle rencontrés sur son lieu de travail. Il repose dans son regard la promesse d’une ivresse cupide, motivée par le pouvoir de l’argent, ce paramètre venant désormais arbitrer l’ensemble des relations humaines, surtout quand celles-ci sont sexuelles. L’absence d’échange monétaire n’est qu’un leurre que seule la naïveté de certains peut concevoir : il n’y a rien de plus tarifée qu’une relation purement sexuelle du XXIè siècle entre un homme riche, et une femme qui l’est moins. Pour l’un, c’est son statut social qui constitue sa monnaie ; pour l’autre, c’est son corps. Lui achète une marchandise, de la chair humaine ; elle, achète un statut, un sentiment d’appartenance à une catégorie socio-économique qui lui était jusqu’alors refusée. Certaines, comme Mélanie, ont pourtant réussi à briser ce schéma vieux de plusieurs siècles – les aventures d’un Rastignac sont là pour nous le rappeler. Mais beaucoup, dans cette ville folle et schizophrène où l’apparence règne en maître, en épousent les formes, les contraintes, les opportunités.

Les fines lèvres d’Annie, que j’imagine fermes et goûteuses, ne paraissent qu’attendre l’arrivée d’un corps étranger ; une véritable tirelire humaine qui ne connaîtra jamais la sensation de satiété. Derrière son bureau d’accueil, dans son tailleur et sa chemisette blanche dont les boutons ouverts laissent apercevoir une sublime poitrine, Annie constitue alors l’une des raisons les plus rationnelles et défendables de ma venue quotidienne dans ces locaux froids, sinistres, et désincarnés. L’autre raison étant, évidemment, la rémunération exagérément élevée que m’offre mon employeur en échange de mes bons et loyaux services, en dépit de mon attrait pour le politiquement incorrect dont mes blagues matinales sont le reflet le plus représentatif.

L’argent et le sexe. Ainsi va du monde, et de mon quotidien. En étant devenu par malentendu le jeune cadre que je suis aujourd’hui, armé de ses costards 100% laine et de son cynisme que rien ne pourrait venir atténuer, j’ai épousé malgré moi l’un des pires travers de nos sociétés contemporaines : le goût de l’horreur, du vulgaire, de la vanité. Mon quotidien professionnel est un désert sec, aride, où aucun mirage n’a sa place si ce n’est celui de la défonce. Il y a quelques jours, j’ai rêvé que je débarquais au travail en tenant dans ma main gauche un 9mm, et dans la droite une bouteille de vin. Je posai mon arme sur mon bureau tandis que mes collègues, affolés, partaient en courant sans prendre le temps de verrouiller leur session Windows. Je portai la bouteille à ma bouche et tentai d’en boire le contenu. Mais celle-ci était vide ; et je me suis réveillé, avec en tête l’image du visage apeuré de Mélanie par la vue de mon pistolet automatique. J’eus énormément de mal à calmer mon érection et à me rendormir.

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