UberPop : pourquoi les taxis ont raison de lutter

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OPINION – Le « taxi bashing » primaire qui sévit sur la toile et dans les médias ne permet pas d’analyser les réels fondements de la lutte des taxis. La question n’est pas de savoir si les taxis sont « agréables » ou « serviables ». La question est de savoir dans quel modèle de société nous souhaitons vivre ensemble. Pas sûr que la vision ultralibérale du monde prôné par Uber soit en ce sens un progrès. Bien au contraire.

“Le capitalisme est révolutionnaire” déclarait, non sans une certaine malice, Karl Max il y a plus d’un siècle. A la lumière des évènements qui ont eu lieu ces derniers jours, difficile de remettre en question la maxime du célèbre philosophe. Révolutionnaire, car ce capitalisme détruit tout, écrase de ses rouages à la complexité folle les fondations de nos modèles civilisationnels – famille, travail, loisir – et politiques – démocratie, pouvoir public. Révolutionnaire, car cette transformation qu’il impose à nos sociétés ne peut s’opérer sans violence. Révolutionnaire, car ses acteurs sont déterminés, solidaires et, surtout, ils sont puissants. La révolution est en marche, et, ancrée dans la technocratie actuelle, elle ne semble pas avoir de limite.

Quand les chauffeurs de taxis français sortent de leur véhicule pour manifester, menacer, voire agresser ceux qu’ils désignent comme leurs ennemis (à savoir les chauffeurs d’UberPop mais aussi les clients de ces derniers), difficile de ne pas y voir l’avènement d’une société parcellaire, voire schizophrénique, qui monte ses travailleurs les uns comme les autres dans l’unique but de maximiser, évidemment, les profits des décideurs – patrons, investisseurs.

Beaucoup d’internautes et clients de taxis ont éprouvé du dégoût et de la colère envers les moyens employés par les chauffeurs lors des récentes manifestations (menaces, violences, insultes, confrontations avec les forces de l’ordre, blocage de routes…). Aussi, beaucoup voient en l’arrivée d’Uber et autres VTC un juste et mérité retour de bâton envers des taxis peu aimables, n’ayant aucun sens du service et surtout peu scrupuleux sur leur méthode de tarification – trajets superficiellement allongés, etc. Néanmoins, beaucoup semblent oublier que les chauffeurs de taxi n’ont pas le monopole de ce type d’agissement qui relève, finalement, de comportements individuels et non de comportements propres à la fonction de “taxi”. Oui, les chauffeurs de taxi serviables, honnêtes et sympathiques existent. Comme il existe des chauffeurs Uber peu scrupuleux et malhonnêtes. De plus, rien ne nous certifie qu’en cas situation de monopole, les chauffeurs d’Uber et UberPop ne se comportent pas de la même façon que de nombreux chauffeurs de taxi aujourd’hui. L’absence de concurrence, dont ont bénéficié les chauffeurs de taxi, facilite évidemment ce genre de comportement.

Les chauffeurs Uber peuvent aussi être des arnaqueurs...
Incroyable mais vrai : les chauffeurs Uber peuvent aussi être des escrocs.

Mais là ne réside pas la question. Au-delà de la qualité évidente du service rendu (praticité, sympathie des chauffeurs), le problème Uber est ailleurs. Le combat qui oppose chauffeurs de taxis et chauffeurs d’UberPop est d’abord le combat de travailleurs contre travailleurs. En d’autres termes, les petites mains du Capital, ici incarné par la société californienne Uber  – qui, par ailleurs, est financée en partie par le fonds d’investissement de Google, Google Venture -, se rendent complice d’un système qui les a poussés dans la forme de précarité qu’ils pensent combattre en rejoignant Uber, système flexible au possible, système dit win-win – les chauffeurs UberPop profitent de la popularité de l’application tandis celle-ci profite de leur travail. Pour rappel, Uber encaisse une commission pour chaque course effectuée par l’un de ses chauffeurs.

La logique de l’accumulation capitalistique est évidemment vieille comme le monde. Il est dans la nature de l’homme de vouloir plus en faisant moins – il s’agit, en tous les cas, d’une logique rationnelle. La nouveauté est que cette accumulation capitalistique – qui, rappelons-le, profite principalement aux plus riches – est orchestrée avec la complicité assumée des plus pauvres, à savoir les travailleurs précaires, ici les chauffeurs d’UberPop. Cette situation est permise par les nouvelles technologies mais aussi la conjoncture économique désastreuse, où près d’un actif sur dix est au chômage, et où l’avenir à court et moyen terme paraît de plus en plus compromis. La baisse du pouvoir d’achat, couplée à la hantise devenue existentielle du chômage, permet aux offreurs d’emploi d’imposer aux offreurs de travail des conditions qui, jadis, n’auraient pu être imaginables. Dans ce système où l’acteur central s’appelle “précarité” et où les variables d’ajustement comportemental se nomment “chômage” et “déclassement économique”, les consommateurs deviennent quant à eux des homo economicus insensés, dans le sens où ceux-ci ne sont plus étonnés de payer des produits/services pour quelques vulgaires euros, sans se demander les raisons de telles pratiques tarifaires. Ainsi, les pauvres s’appauvrissent entre eux – les consommateurs veulent toujours payer moins cher et les travailleurs sont prêts à travailler coûte que coûte – pendant que les décideurs, eux, se remplissent les poches. La fameuse expression de Marx sur “l’armée de réserve” de chômeurs, pesant sur le marché du travail et ses paramètres, n’a jamais été autant d’actualité.

La stratégie d’Uber n’est pas difficile à comprendre. En pratiquant des tarifs agressifs, couplés à un service performant et centralisé, l’entreprise souhaite tout simplement faire disparaître les taxis traditionnels afin de bénéficier d’une situation de monopole (ou s’y approchant). A terme, difficile de penser que cet objectif ne sera pas atteint puisque la concurrence pourra difficilement supporter de telles conditions de marché.

Surtout, en plus de bénéficier d’une force de frappe commerciale conséquente, Uber, via ses “partenaires” UberPop, peut pratiquer des tarifs défiant toute concurrence, puisque ses “partenaires” ne sont pas, comme leur nom l’indique, ses salariés. Exit donc toutes les charges normalement supportées par les deux parties et permettant notamment de financer des prestations sociales, base de la solidarité sur laquelle repose notre modèle de société. Pis, puisque Uber et chauffeurs UberPop ne cotisent pas, ces derniers ne disposent d’aucune protection sociale en échange de leur activité de chauffeur. De même, en cas de problème matériel (usure du véhicule, etc.) ou, pire, d’agression, le chauffeur UberPop ne peut se tourner vers la société californienne, puisque celle-ci ne fait office que d’intermédiaire entre le client et le chauffeur, et rien de plus. Uber, ou la matérialisation du fantasme néo-libéral selon lequel aucune responsabilité sociétale ne doit reposer sur l’Entreprise.

Évidemment, du côté des chauffeurs UberPop, la situation est moins idyllique. Pas de mutuelle, pas d’avantages en nature, pas d’instances représentatives du personnel, contrairement aux taxis traditionnels. Et là repose évidemment la grande force des taxis classiques qui, unis autour d’une cause commune et d’un fort sentiment d’appartenance, peuvent mettre en œuvre les actions spectaculaires dont nous avons été témoins la semaine passée. Les chauffeurs UberPop, eux, ne sont reliés que par un programme informatique, sorte de cerveau virtuel dirigé par un patron sans visage, et dont l’unique parole repose en des conditions générales d’utilisation. Bienvenue dans un monde où les termes “patron” et “employeur” ne sont plus synonymes. Bienvenue dans un monde où la défense des intérêts des salariés ne fait plus sens, puisque les salariés n’existent plus. Bienvenue dans un monde où le capital dicte librement des règles désintermédiée et sans aucune possibilité de négociation – et où vous pouvez perdre votre job d’une minute à l’autre, puisque votre contrat de “partenaire” peut être révoqué par Uber à n’importe quel moment.

Ainsi, choisir de voyager en UberPop, c’est aussi choisir un modèle de société remettant en cause nos principes démocratiques les plus élémentaires puisqu’il s’agit d’un modèle affaiblissant le contre-pouvoir que constitue l’État (régulateur économique) au profit d’une idéologie purement entrepreneuriale, dictée par l’entreprise et donc l’intérêt privé. Une idéologie qui prévaut désormais sur l’ensemble de notre environnement et, pire, sur nos manières d’agir et de penser. L’uberisation du secteur des transports n’est qu’une première étape.

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