C’était donc ça, le Weather Festival

MUSIQUE – Sur la route des festivals 2015 – Episode 1 : WEATHER FESTIVAL (Paris / Juin)

Cet article s’inscrit dans la série «Sur la route des festivals 2015»

En seulement trois années d’existence, le Weather Festival est devenu ce que l’on appelle un “festival qui compte”, au même titre que les plus généralistes Rock en Seine, Eurockéennes et autres Pitchfork Festival. Pour cette troisième édition, les organisateurs – aussi à l’origine des fameuses soirées parisiennes Concrete – ont d’ailleurs vu les choses en grand en délocalisant le Weather au bois de Vincennes. Un cadre idyllique et privilégié pour un festival à la programmation pointue et clairement éloignée de celle de ses concurrents, comme le rappellent ses organisateurs :

“La musique électronique est une culture de la fête bien particulière, qui se construit progressivement, s’éduque et qui ne saurait éclore du jour au lendemain”.

N’empêche, l’évènement aura attiré plus de 50 000 personnes cette année, un record pour un festival qui se qualifie lui-même de festival techno héritier des free parties des années 90.

Je n’étais jamais allé au Weather Festival et je ne m’en faisais pas une grande idée. Un festival qui est à la fois sponsorisé par la radio pour ados Mouv’ et qui se targue de mettre en avant des artistes issus d’une scène peu mise en lumière ne constitue pas un élément rassurant quant à son déroulement. Ajoutez-y le tarif outrancier des billets – 62 euros pour un soir – et vous comprenez alors que l’esprit underground des raves parties dont le Weather se revendique est difficilement perceptible, pour ne pas dire inexistant. Pour autant, face à une programmation et un cadre si alléchants, difficile de ne pas tenter l’expérience et de résister aux appels prometteurs de cette “grande messe techno”. Je décidai d’y aller le samedi, troisième et dernier jour de cette édition 2015.

En sortant du métro « Château de Vincennes », première constatation : le Weather attire énormément de monde, et c’est un euphémisme : alors que son site est situé à plus d’un kilomètre de la station de métro, de nombreux jeunes, l’écrasante majorité âgée entre 20 et 30 ans, ont colonisé l’espace entourant le célèbre château et se désaltèrent à grands coups de cul sec de whisky/vodka/vin, lunettes de soleil posées sur le bout du nez, allongés dans la pelouse ou échoués sur un bout de trottoir. Il faut dire qu’il fait très chaud en ce samedi de juin – plus de 35 C° -, le ciel est resplendissant. En regardant ma Swatch, je pris conscience qu’il était déjà 18 heures ; le festival avait par conséquent commencé depuis près de quatre heures. Peu étonnant ainsi de constater que nous n’étions pas les premiers arrivés.

Il nous fallait à boire ; nous décidions de nous rendre au Monoprix de Vincennes, situé rue du Midi selon Google Maps. Un flot ininterrompu de personnes tenant des sacs plastiques remplis de bouteilles d’alcool reliait le Monoprix aux abords du château, ce qui n’augurait rien de bon quant à l’état des stocks du supermarché. Las, nos craintes étaient fondées, et nous ne pûmes que constater que le rayon “ALCOOL” du Monoprix de Vincennes s’était littéralement fait dévaliser, la faute évidemment à l’afflux incontrôlé d’une jeunesse en recherche constante de l’état d’ivresse mais aussi, et surtout, à la fermeture étonnante du Franprix voisin, domicilié dans une rue parallèle. C’est donc sous la contrainte que notre choix se porta sur un pitoyable pack de 6 canettes de 33’ Export, la célèbre bière réputée pour être moins bonne que toutes les autres et vendue à un tarif avoisinant celui de l’eau de source. Le niveau de stock du rayon “VIN DE PAYS” était quant à lui dans un état ordinaire, et nous pûmes nous offrir une bouteille de rosé-pamplemousse, idéal en cette période de l’année.

Un normcore parmi tant d'autres au Weather Festival.
Un normcore parmi tant d’autres au Weather Festival.

Nous voilà assis dans l’herbe de Vincennes à « profiter de l’instant présent » avant de pénétrer dans l’enceinte du festival. Durant cette petite heure de pique-nique, deux gars louches virent nous proposer de la drogue, « des produits » dans leur jargon ; un autre mec, la vingtaine, vint nous demander un tire-bouchon – il avait dû être attiré par la vision de notre bouteille de rosé-pamplemousse allongée dans la pelouse. Il ressemblait au Yannick Noah des années 80 avec sa visière blanche, ses rastas étroites, son short en jean et ses Stan Smith usées desquelles sortaient de longues chaussettes blanches en coton. Une réelle déception se dessina sur son visage quand nous lui apprîmes que nous n’avions, hélas, pas de tire-bouchon et que nous comptions enfoncer le bouchon de notre bouteille pour pouvoir la consommer. « Ah merde ok, je vais devoir utiliser la technique de la bouteille dans la chaussure » prévint-il d’un ton laconique avant de disparaître.

Le long trajet menant à l’entrée du festival traversait une partie du bois de Vincennes, transformé pour l’occasion en véritables toilettes publiques à ciel ouvert : de part et d’autre de ce chemin de terre, des hommes et femmes assouvissaient sauvagement leur besoin et se confondaient avec les arbres contre lesquels ils tentaient, maladroitement, de se dissimuler. J’en profitais pour poser rapidement un jet tout en envoyant un SMS de la première importance à un collègue de travail.

Les premières sonorités du festival commençaient à se faire entendre et, après vingt minutes de marche particulièrement ennuyeuses, nous arrivions enfin devant l’entrée. Nous ne fûmes pas fouillés et je pus facilement pénétrer avec une canette de 33’ Export camouflée entre mes couilles, refroidies pour l’occasion.

L’organisation du Weather Festival ne diffère pas de celle de la plupart des grands festivals hexagonaux. Plusieurs scènes sont disséminées aux 4 coins d’un site immense qui fait la part belle aux grands espaces. Situé à l’entrée, un premier distributeur de “tokens”, sorte de jetons à échanger contre de la nourriture et/ou des boissons, vous rappelle que vous êtes ici autant pour consommer que pour écouter de la musique. 20 minutes d’attente me permettront de posséder 40 euros de “tokens”, une somme confortable pour tuer l’ennui quand celui-ci viendra pointer le bout de son nez.

Canette de 33’ Export à la main, me voilà dans la foule à me déhancher sur les beats syncopés de Ben Vedren, producteur français officiant notamment à la Concrete et au Rex. C’est bras en l’air et épaules virevoltantes que les clubbers du soir dialoguent avec l’artiste. Si le public répond présent, difficile néanmoins de retourner la foule en ce début de soirée bien trop lumineux. La douceur électrique de la nuit manque encore à l’appel pour happer totalement les festivaliers.

Les artistes s’enchaînent sur les différentes scènes tandis que les étoiles commencent à se dessiner dans le ciel clairvoyant de Vincennes. L’excellent set de l’inédit duo DVS1/Rodhad parvint à emballer un étrange public composé autant de vieux de puristes trentenaires que d’ados décérébrés – conséquence inéluctable de l’institutionnalisation des festivals sévissant aux quatre coins du monde. Sur scène, les lumières vacillent sur le rythme des beats et s’explosent sur les visages luisants des festivaliers. La fête bat son plein, je percute sans le vouloir une trentenaire en baggy qui, après m’avoir fait un sourire des plus sincères, continua une danse frénétique que seule l’ingurgitation de diverses drogues pourrait justifier.

Une festivalière parmi tant d’autres au Weather Festival.

Parmi les nombreux DJ à se succéder sur les 4 scènes du Weather, on retiendra le vieux mais excité Josh Wink qui aura réussi à faire de sa house joyeusement déréglée l’un des moments forts de la nuit. Dans un genre différent, le set de Marcel Dettmann, DJ résident du Berghain, sera lui aussi parvenu à ravir les foules malgré la froideur assumée de ses productions que l’on pourrait presque qualifier de lancinantes. La venue précoce de Nina Kraviz en fin d’après-midi n’aura pas joué en la faveur de sa prestation brutale, violente, crade.

Je retournai au “tokens” et découvris avec détresse que la file d’attente était nettement plus longue que lors de mon arrivée : une soixantaine de personnes patientaient calmement devant le distributeur, tels des zombies hypnotisés par la lumière de son écran. Je parvins fort heureusement à doubler une vingtaine de gars en simulant – assez piteusement, il faut l’avouer – une rencontre fortuite avec une connaissance située dans la file d’attente. Bercé par les résidus sonores d’une techno lourde et violente, le regard pensif, j’attendis, encore une fois, mon tour.

Une bagarre éclata soudainement sous mes yeux entre un binoclard littéralement défoncé – à en juger de son regard morne et de ses déplacements hasardeux – et un mec portant une casquette Puma rouge. Le binoclard l’aurait ramené à l’homme à la casquette qui, très énervé par l’attitude ingrate de son contemporain, lui a alors adressé trois jolis coups de poing au visage, parfaitement ciblés. À quelques millimètres près, ces coups de poing arrivaient dans ma gueule. Quelques millimètres qui me permirent de continuer à profiter de cette longue nuit aux accents bucoliques, gigotant sur un sol vrombissant l’énergie d’une musique hantée par cette volonté d’en découdre avec un monde où l’effort physique constitue, peut-être, l’unique issue.

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