90 promesses de 0,25 mg

paris-la-nuit

Le sol est humide mais il ne pleut pas. Les voitures et leurs phares brûlants défilent à vive allure sur le boulevard tressé de lucioles mécaniques. Une odeur de merde flotte au dessus des poubelles qui jonchent le sol, près des toilettes publiques. Je me rassure en apercevant Fiza. Elle m’attend, la capuche de son sweat noir sur la tête, clope au bec. Elle m’aperçoit et sourit, jette sa cigarette dans les buissons.

L’échange ne dure que quelques secondes. On se connaît, avec Fiza. On fait du troc depuis déjà pas mal de temps, trois ans. Peut-être quatre. Son père est un médecin peu scrupuleux qui lui file des ordonnances raturées. Elle m’achète mes benzos, et me les échange contre quelques billets. Douze secondes. Peut-être treize. Merci. A bientôt. Engloutie par le flot ininterrompu de voitures du boulevard de Rochechouart, longue voie où se succèdent sex-shops, dealers et touristes agglutinés devant le Moulin Rouge.

Il est 19h34. Je rejoins Pierre chez lui, comme tous les vendredis. Il habite le quartier des Abbesses, ce n’est pas loin, j’y vais à pied, croise les rabatteuses, toujours les mêmes dents pourries et anoraks usés, devant ces maisons closes travesties en clubs de strip-tease. Les lumières clignotent, une file de néons qui grésillent et reflètent les visages des mecs de la rue. Elles me proposent des shows, et plus si affinité, pour quelques pièces que mes fonds de poche ne sauraient offrir. L’odeur de merde a laissé place à celle de l’alcool des squatteurs des ruelles sombres, et je continue de marcher, en serrant dans la poche de mon cuir les 3 petites boites en carton de 30 comprimés chacune. 90 promesses de 0,25 mg. Quelques gouttes de pluie s’écrasent sur les verres de mes lunettes quand le feu passe au rouge et m’ordonne de traverser.

Pierre a la démarche d’un junkie, je m’en rends compte désormais, il titube dans le couloir de son appartement, et ses yeux vacillent, à droite, à gauche, à droite ; il est cette ampoule qui menace de griller d’un moment à l’autre. Non, ton état ne s’arrange pas mec, quoi t’es pas allé travailler aujourd’hui putain mais mec tu pars en couille là. Ouais mais t’inquiètes, j’ai averti mon employeur par téléphone, j’ai prétexté d’un état grippal survenu soudainement, comme ça, un vendredi matin d’octobre hahaha. Oui j’ai les benzos Pierre, oui on s’envoie une ptite dose vite fait. La bouteille de sky. Oui, là, vas y, envoie.

Magie de la chimie, sens contrariés.
Où est la plante du salon, la grande plante verte dont les feuilles grattent les murs ?

Quand l’esprit humain devient un endroit de tourments bien plus féroces que tous ceux de l’enfer, seule la came peut offrir au quotidien cette lueur que tout le monde cherche mais que personne ne trouve. Misanthrope ou camé, misanthrope ou camé me répétait Pierre calmement quand je l’ai rencontré ce soir là, dans ce troquet où les patrons aux yeux vitreux et à la gueule bouffie lèvent le carton comme ils lèvent le point. Pierre fait tomber son verre sur le tapis poussiéreux, et il se lève, pianote le clavier de son ordinateur portable, tap tap tap tap tap, tap tap, une musique, Pierre met de la musique, quelle bonne idée, j’connais pas, c’est une sorte de house qui fait boum boum, comme mon coeur qui s’emballe. Il se tape une ligne d’héro, me rassure en affirmant, très haut et très fort, que les paroies de ses narines ne sont finalement pas atteintes de vascularite ou un truc du genre. Il sniffe, c’est froid putain, mais pourquoi, il s’énerve et se laisse tomber sur le canapé troué.

Le sentiment que du ciment s’écoule dans ma poitrine. J’ai faim mais je ne peux rien avaler d’autre que le houblon trouble contenu dans cette bouteille à l’étiquette déchirée. Je veux retrouver la magie des premières prises, celles où je ne gerbais rien d’autre que mon foutre dans les vagins de ces filles elles aussi surexcitées par les pilules magiques. 4 paras chacun rendant nos 3 sexes baveux. Ma première prise, avec elle. Puis des descentes de 2 semaines dans la gueule, recroquevillé dans les WC du boulot, ceux de droite, là où personne ne va à cause du distributeur de papiers cul défectueux.

Je me retrouve dehors à déambuler lourdement dans la nuit, guidé par la lumière jaunâtre des lampadaires qui fait apparaître la chute incessante, vertigineuse, de fines gouttes de pluie. Le mouvement de cette pluie qui meurt là, sous mes yeux, éclatée par le bitume. Pierre trouve un sifflet posé sur le rebord d’une fenêtre. Il souffle de toute ses forces mais aucun son n’est produit par le petit bout de plastique. Une voiture le klaxonne quand il tente de traverser la rue, comme ça, pour traverser. Je me souviens avoir parlé foot avec un mec au sous-sol d’un bar, des lunettes, oui il avait des lunettes.

Nous sommes chez Pierre, j’ai mal à la cheville, et je ferme les yeux puis fais tomber ma tête contre le sol de l’appartement, parquet froid et collant. Je n’avais jamais remarqué les tâches de moisi au plafond. Je vérifie à la hâte mes poches, je tape contre mon buste. Oh, oui, je suis toujours là, mais quelle en est la raison ?

Photo d’illustration : le jour arrivera, via gguillaumee

2 Comments

  1. klaire

    13 juillet 2015 22 h 37 min, Répondre

    Vous avez une très belle plume. Je suis tombée par hasard sur votre site. le bonheur du world wide web. J’en suis ravie.

    Bonne continuation.

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