Si j’écoute Rihanna, c’est grâce à Kad Merad

C’était un dimanche ordinaire, pourrait-on dire, je me souviens : ce jour-là, je suis resté enfermé chez moi, il pleuvait, clap clap clap, et de la buée s’était formée sur les fenêtres de mon appartement, signe d’un écart important de température avec l’extérieur. La télévision était allumée, Michel Drucker papotait avec Kad Merad, qui portait une barbe du plus mauvais effet. Visiblement très à l’aise, l’acteur-réalisateur-comique-auteur ne pouvait s’empêcher de sortir une blague toutes les 10 secondes ; le public était conquis, ha ha ha ha, Michel aussi : à ne pas en douter, l’émission allait réaliser de bonnes audiences, aux alentours des 2,4 millions de téléspectateurs ; et moi, et moi, et moi. Je commençais sérieusement à à remettre en question l’idée même de la présence de cette télévision chez moi quand j’eus soudainement envie de naviguer sur Internet ; plus précisément, je souhaitais surfer sur Google News. Mon vieux Acer Aspire 3100 allait mettre du temps à s’allumer avec son processeur AMD Sempron 1.8ghz et ses 512mo de RAM mais bon, tant pis, cela faisait partie des contraintes de mon quotidien ; c’était comme ça.

Comme je le redoutais, les actualités mises en avant par Google News étaient elles-aussi indignes d’intérêt : en Irak, des islamistes décapitaient des Occidentaux pour “venger les frères palestiniens”, un tremblement de terre faisait 11 morts au Laos – “Au Laos, la terre a tremblé” titrait le JDD -, et Samir Nasri déclarait au journal L’Equipe “avoir été déçu par cet hypocrite de Didier Deschamps” ; bref, rien de bien croustillant à se mettre sous la dent.

Je rallumai la télé. Kad Merad était toujours là : debout, à grand coups de mimiques qu’il avait dû préparer la veille au soir, il imitait un homme visiblement connu, probablement une personnalité publique, que je ne connaissais pas. L’effet comique était des plus réussis à en juger des rires du public de Vivement Dimanche – généralement tiède – et des personnes présentes sur le plateau – Drucker pleurait littéralement de rire tandis qu’une blondasse plutôt OK, assise sur le sofa, tapait frénétiquement dans ses mains tout en riant à gorge déployée. Visiblement, Kad Merad savait rendre les gens heureux ; c’est en tout cas ce qu’il se dégageait de cette séquence étrange. Michel Drucker reprenait la main ; l’humoriste commençait sérieusement à prendre ses aises, et le fil conducteur de l’émission risquait à tout moment de s’emmêler.

– Bon Kad, plus sérieusement, on va maintenant parler de ce que tu aimes le plus dans la vie après le cinéma : la musique. Plus particulièrement, je crois savoir que tu es un grand admirateur d’une certaine Rihanna.
– Oui Michel, en effet, je suis complètement accro à la musique de Rihanna. Il n’y a pas un jour où je n’écoute pas sur mon iPhone SOS ou We Found Love. C’est mon fils qui m’a fait découvrir, je ne pensais pas aimer, je me disais bêtement : “oh c’est une musique de jeunes, arrête tes conneries, tu vas pas te mettre à écouter ça, faut accepter de vieillir mon vieux Kad”.

Quelques rires timides s’entendirent alors dans le public. Merad marquait une pause, le regard pensif, les sourcils fronçés, puis continuait sur sa lancée.

– Non mais c’est vrai, c’est pas toujours simple de vieillir et de s’accepter tel qu’on est. Mais je suis quand même allé sur YouTube et j’ai écouté des musiques de Rihanna, les plus connues d’abord et …
– Et là tu as directement accroché“ lança brutalement Drucker en lui coupant la parole, comme pour lui demander gentillement d’accélérer un peu la cadence.
– Oui, c’est ça. J’ai tout de suite apprécié. C’est une artiste qui me met de bonne humeur, vraiment.
– Tes musiques préférées d’elle ?
– Comme je l’ai dit, j’adore We Found Love et SOS. Dans un genre plus triste, il y a aussi Unfaithful, qui est une très belle musique. En fait, pratiquement toutes ses musiques sont biens, mais ça, les téléspectateurs le savent déjà j’imagine ! Et toi Michel tu aimes bien Rihanna ?
– Oui c’est pas mal c’est vrai”
Le vieux présentateur semblait quelque peu gêné par cette question qu’il n’avait pas sentie venir.
– Tu dois préférer Edit Piaf, c’est plus ton époque !

Et Merad redevenait Merad, et tout le monde se remit à rire de plus belle.

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Kad Merad sur le plateau de Vivement Dimanche

Les propos de l’humoriste m’intriguaient. Profondément. Le fait que Kad Merad, acteur franchouillard/saucisson/pinard par excellence, puisse vouer une admiration sans faille à une chanteuse comme Rihanna, aux antipodes de l’image travaillée du comique -drogue, sexe, bitch-attitude -, relevait de l’antinomie, voire de l’absurde. Merad était-il sincère ? Ce n’était pas la première fois que je doutais de la franchise d’un type invité chez Drucker mais bon, après tout, il fallait se l’avouer : je n’étais pas un grand spécialiste de Rihanna, et il était possible, mais peu probable, que la star du box-office soit sur ce coup-ci parfaitement sincère. Je décidai de me renseigner sur le sujet ; je ne pouvais continuer ma journée sur un tel malentendu.

En tapant Rihanna sur YouTube, je tombai sur le fameux SOS cité à 2 reprises par l’acteur français. Je connaissais évidemment le morceau : sorti en 2005 selon Wikipedia, il avait fait les beaux jours de nombreuses télévisions, radios, boîtes de nuit, campings et autres supermarchés Lidl qui n’hésitaient pas à s’en servir de “fond sonore” pour accompagner les clients dans leur acte d’achat. Le titre s’adaptait facilement, et s’adapte toujours, à un nombre important de situations, et pour cause : la mélodie est simple, relativement efficace, notamment grâce à son refrain facilement mémorisable :

S-O-S, please someone help me
It’s not healthy for me to feel this
Y-O-U are making this hard
You got me tossing and turning can’t sleep at night

Quelques effets de style relativement accrocheurs – la redondance acronymique -, des paroles creuses mais OK, le titre était parfaitement adapté à la cible marketing, à savoir les kids. Bref, la vidéo affichait plus de 60 millions de vues.

J’enchaînai avec We Found Love, Diamonds et Umbrella, 3 morceaux qui, force est de constater, sont dotés d’un rythme assez inouï. Là encore, je connaissais vaguement les morceaux, mais je m’efforçai d’enchaîner les écoutes. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la mayonnaise commençait à prendre, les titres étant vraiment accrocheurs, surtout Diamonds. De plus, en effectuant une analyse plus précise, je constatai qu’il repose dans ces morceaux une vision autant pragmatique qu’idéaliste de l’existence, le but étant évidemment de limiter au possible la désintermidiation entre la chanteuse et le fan. En d’autres termes : Rihanna chante des choses évasives, pour ne pas dire niaises, d’une manière particulièrement assurée et convaincante. Et si toute la magie de la pop-music reposait dans ce prisme que la musique de Rihanna parvient parfaitement à mettre en application ? J’en suis désormais le premier convaincu.

No clouds in my storms (Umbrella)

Malgrè leur construction très différente, voire opposée, We Found Love, Diamonds et Umbrella misent chacun sur une approche optimiste de la vie amoureuse, et plus particulièrement de la vie en couple, notamment en surfant sur le mythe de l’amour éternel né du hasard d’un regard perdu. De telles histoires ne sont évidemment pas inédites – l’histoire de l’art regorge de sottises de la sorte – mais, mises en boite par la voie autant sensuelle que révoltée de Rihanna combinée à l’extraordinaire sens de la rythmique des productions qui l’accompagnent, difficile de nier que cela fait mouche.

Pour une vision plus fataliste, mais pas forcément plus laide, du sentiment amoureux (“en amour, il y en a toujours un qui souffre et l’autre qui s’ennuie” disait Balzac), le consommateur peut tendre l’oreille vers le titre Unfaithful. Oubliez les beats des morceaux précédemment cités : ici, ce sont les sonorités tristounettes d’un vulgaire piano qui viendront assurer le show. Néanmoins, là encore, le travail accompli par l’artiste est des plus convaincants : Unfaithful, qui repose sur les thématiques typiquement baudelairiennes du découragement et l’angoisse provoquées par la fatalité de l’échec, est d’une puissance émotionnelle que personne, vraiment personne, ne peut remettre en cause. Après une vingtaine d’écoutes de chacun de ces titres et d’autres tout aussi convaincants (Man Down, Don’t Stop The Music, Rude Boy) je commençais sérieusement à succomber aux charmes de la jeune américaine.

J’avais depuis toujours assimilé Rihanna à de la banale musique de vacances, pour ne pas dire musique de camping, au même titre que Shakira, Bruno Mars ou Patrick Sébastien. En écoutant avec encore plus d’attention ses nombreux tubes, je me devais d’avouer l’inavouable : Rihanna est une incroyable hit-machine comme la pop n’en a que rarement connue.

Je pris alors conscience que j’étais en train de vivre exactement ce que Kad Merad avait vécu lorsque son fils lui avait conseillé d’écouter Rihanna sur YouTube ; pour la première et probablement dernière fois de ma vie, je parvenais donc à comprendre un homme qui avait fait fortune avec des films comme Bienvenue chez les Ch’tis, R.T.T. ou Safari. En ce dimanche d’hiver froid et pluvieux, ma vie s’éclairait sous un jour nouveau.

La seule question qui, à ce stade, méritait d’être soulevée était alors la suivante : comment avais-je pu vivre dans l’ignorance durant toutes ses années ? Pis, comment avais-je pu oser me moquer de mes contemporains consommateurs de Rihanna ? Quelque chose clochait, mais je ne savais pas vraiment quoi. Seule certitude : un truc avoir foiré dans ma vie, et Kad Merad était venu réparer ce mal.

Le lendemain matin, j’attendais le métro, debout sur le quai. Ma journée de travail promettait d’être d’un ennui terrible. Dans mes oreilles, We Found LoveWe found love in a hopeless place. We found love in a hopeless place. We found love in a hopeless place. We found love in a hopeless place. Une promesse qui suffisait à me faire monter dans le métro.

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