Thom Yorke, multirécidiviste de génie

Thom Yorke 2014

MUSIQUE – Avec Tomorrow’s Modern Boxes, disque sorti du néant, Thom Yorke signe l’un des meilleurs albums de 2014. Preuve que la drogue peut aussi avoir des effets positifs sur la création.

C’est devenu une habitude. À la surprise générale, Thom Yorke vient de dévoiler son second album solo, Tomorrow’s Modern Boxes, accessible uniquement via la plateforme de téléchargement BitTorrent Bundle pour la modique somme de 6 dollars (4,2 euros). Plan de communication minimaliste – quelques images annonciatrices d’une sortie imminente diffusée sur Tumblr il y a quelques jours –, méthode de distribution aux antipodes de l’industrie : Thom Yorke sait qu’il s’appelle Thom Yorke, qu’il est le leader charismatique du meilleur groupe du monde, à savoir Radiohead, et que les sorciers de l’industrie musicale n’ont désormais plus rien de bon à lui offrir. Mais la sortie surprise de ce nouvel album composé de huit petites pistes ne constitue finalement qu’en un prolongement logique d’une démarche amorcée en 2008 avec la sortie de In Rainbows, album de Radiohead vendu sur Internet à un prix fixé par l’internaute – « Pay what you want ». Les plus malins avaient d’ailleurs pu se procurer l’album gratuitement en fixant un prix de 0 euro, autorisé par le système. Ce mode de distribution totalement avant-gardiste (nous étions en 2008, une époque où vous utilisiez encore Skyblog et MSN) avait permis à Radiohead d’accomplir, en à peine deux mois, plus de 450 000 ventes à 4 euros de moyenne. Le tout sans aucun intermédiaire. L’année dernière, on se souvient aussi du violent coup de gueule de Yorke envers les plateformes de streaming musical, Spotify en particulier, qu’il désignait comme des machines à fric se faisant les poches sur le dos des artistes. Thom Yorke, un avant-gardiste réactionnaire ? Seule certitude : Internet a offert aux géants de l’ancien monde – celui des CD et des émissions de radio – les moyens d’exister par eux-mêmes.

Avec Tomorrow’s Modern Boxes, Thom Yorke fait ce qu’il sait faire de mieux et use de la boîte à rythmes comme un politicien use de la parole : jusqu’à satiété. Les sonorités syncopées hantent comme elles ont toujours hanté ses productions autant déstructurées que contemplatives – une voix lancinante sur un rythme saccadé, à défaut d’être frénétique. À l’image du video-clip du premier extrait, A Brain In A Bottle, qui présente la figure creusée d’un artiste torturé, ce second album rappelle que, définitivement, la musique de Yorke ne peut exister sans lui : seul Yorke sait faire du Yorke. Sa musique se dégrade – ou se bonifie, au choix – en parallèle de sa personne ; à cet égard, difficile de ne pas mettre opposition les images d’A Brain In A Bottle avec celles du clip de No Surprises, où le chanteur échappait de justesse à une noyade. Désormais, pour notre plus grand plaisir, Yorke se noie de lui-même. Auparavant inerte, il est devenu insaisissable ; auparavant bouffi, son visage s’est creusé ; ses traits et attitudes physiques, à l’image de sa musique, se sont radicalisés.

La dégradation physique et psychologique de Thom Yorke.

Égarée dans une tempête de sonorités électroniques où se mêlent claviers, beats et résonnances, la voix souffrante de Yorke constitue, comme toujours, la marque d’une révolte passive, faiblarde, accablée. Il y a clairement une beauté qui se dégage du couple misogyne que forment Yorke et ses productions ; le tout accouche d’un album aux aspirations schizophréniques. Les changements de rythme incessants qui désormais semblent caractériser ses productions font de Tomorrow’s Modern Boxes l’héritier privilégié d’une décennie entière d’expérimentations en tous genres. Les premières pistes (A Brain In A Bottle bien sûr, mais aussi la claque Guess Again! et Interference, sublime ballade mélodieuse, annonciatrice d’un drame qui n’arrivera jamais) se situent dans le sillage d’Atoms for peace et de la période electronica de Radiohead, dont le point central fut inévitablement In Rainbows. On pense aussi aux collaborations avec Flying Lotus (voir ce grand moment scénique) et Modeselektor (Shipwreck).

Plus tard dans l’album, on retrouve le spleen si caractéristique de la musique yorkienne (The Mother Lode, le grésillant Nose Grows Some), dont The King of Limbs représentait l’apogée. L’absurdité mémorable de There is no Ice (for my drink), titre aux loops hallucinées et paranoïaques dans lequel Yorke s’efface au profit de beats féroces, marque le moment délirant du disque – et qui semble directement inspiré de sa mythique Boiler Room, où il apparait perdu devant ses platines et l’écran de son iPhone. Tomorrow’s Modern Boxes, c’est donc un peu de tout ça à la fois : un concentré pur jus de sonorités anxiogènes qui prolonge de manière logique la discographie incroyablement riche de son auteur.

Avec cette manière si indécente, presque obscène, de nous propulser dans les méandres de son cerveau détraqué, Thom Yorke persiste et signe. Ceux qui n’ont jamais aimé le balafré de Wellingborough continueront de haïr sa manière un poil éthérée d’appréhender les composantes de la création musicale. Les autres salueront une nouvelle fois les prouesses artistiques du chanteur/producteur le plus intègre de sa génération – la bande à Bono et son addiction pathologique au business peut aller se rhabiller. Oui, Yorke fait du Yorke, et ne surprend pas. Mais voilà que le miracle se produit : Tomorrow’s Modern Boxes est aussi bon que The Eraser, voire meilleur. On tient ici, inévitablement, l’un des meilleurs albums de l’année.

Photo d’illustration : Thom Yorke dans le clip d’A Brain In A Bottle.

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