Le moment et la manière : choisir sa vie, choisir sa mort

CINEMA – Dans Le moment et la manière, documentaire poignant, Anne Kunvari filme les derniers mois d’une femme atteinte d’un cancer. Le témoignage bouleversant d’une personne qui aurait voulu choisir les conditions de sa mort.

Difficile de dire s’il s’agit d’un film que tout le monde doit voir. Au contraire, Le moment et la manière est peut-être un film que personne ne devrait visionner. Certains diront que son message, autant terrible que porteur d’espoir, offre au débat houleux et complexe de l’euthanasie une vision inédite, celle d’une personne emportée par la mort et qui nous offre, avec un courage extraordinaire, les derniers instants de sa vie ; et ils auront raison. D’autres affirmeront que la démarche est perverse, sensationnelle évidemment, trop intime, trop peu pudique, voire misanthrope ; et ceux-là auront raison aussi. Dans tous les cas, Le moment et la manière est un documentaire à visionner avec une extrême précaution, et seules les personnes capables d’encaisser la fatalité et l’horreur du cancer, filmées sous tous les angles, peuvent se présenter au film. Car oui, Le moment et la manière est une réelle épreuve : de mémoire de cinéphile, rarement un film ne m’avait provoqué autant d’émotions.

Mais de quoi Le moment et la manière est-il le nom ? Celui d’Anne Matalon ou celui de son affreux cancer des ovaires ? Un peu des deux, pourrait-on dire. Depuis 14 ans, Anne, écrivaine et créatrice d’un lieu de rencontre entre malades (l’Embellie, à Paris), vivait avec un cancer. Le film est l’image de cette femme vivante, de son cancer, de son évolution, et des derniers moments de sa vie – Anne Matalon est décédée le 10 juillet 2012 des suites de sa maladie. À l’origine du film, une envie commune entre Anne Matalon et la réalisatrice, Anne Kunvari, deux amies de longue date, de traduire en images une maladie dont Anne Matalon savait, depuis toujours, qu’elle ne guérirait pas. C’est dans cette fatalité cruelle que le film trouve sa genèse. « À l’origine, nous avions décidé de faire un film sur la chronicité du cancer. Vivre avec un cancer chronique est très différent que de combattre le cancer quand on garde un espoir de guérison » précise à ce sujet la réalisatrice. « Nous n’avons jamais décidé de faire ce film-là. C’est la vie et la mort d’Anne qui l’ont imposé ». Car, au bout de deux mois de tournage, le cancer d’Anne évolue brutalement. C’est alors que la question de l’euthanasie se dessine. Peu à peu, cette question deviendra centrale et donnera aux images un sens tout-à-fait nouveau et initialement non prévu. L’évolution soudaine de la maladie propulsera le film dans la forme et l’engagement politique qui aujourd’hui le définissent.

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Anne fit de son cancer une œuvre d’art, à travers l’écriture – elle publia Chimiofolies en 2000, Apprivoiser le crabe en 2006 – mais aussi la peinture. Le cancer dicte son existence, rythme son quotidien. Dans les derniers moments, il ira jusqu’à modifier sa manière de s’alimenter – les sondes gastriques ont remplacé les couverts, les goûts et les instants conviviaux qui définissaient jusqu’alors le moment du repas, moment qui n’existe plus. De cette façon d’appréhender la maladie dans son quotidien, Le moment et la manière dispose d’un attribut informatif, même si son intérêt ne repose évidemment pas là : le film d’Anne Kunvari reste avant tout le portrait d’une femme qui se bat contre la maladie et, surtout, sur ce que cette dernière impose au quotidien.

Ce combat offre une lecture supplémentaire, et non définitive, à la question de l’euthanasie. Car si Anne Matalon n’aura finalement pas pu choisir « le moment et la manière », le fait d’avoir assumé clairement le principe du choix de sa mort apparaît primordial. « Ce qui me rassure, c’est que je vais décider du comment j’arrête de vivre » affirmait-elle en ce sens.

Vient alors la question de la mise en scène, véritable problématique pour le documentariste puisque celui-ci doit savoir, plus que n’importe quel autre cinéaste, faire oublier sa caméra aux protagonistes de son récit. La réponse d’Anne Kunvari est simple : le film jonglera avec les tons et les méthodes. Caméra à l’épaule, plans fixes, portraits, images amateurs filmées à l’aide de caméscopes et de téléphones portables, voix off : Le moment et la manière est un objet hybride et parvient ainsi à masquer, habillement, les murs de la mise en scène qui, souvent, anéantissent l’authenticité « ressentie » d’un documentaire. Moment charnière du long-métrage, le passage où Anne se filme à travers un miroir pour raconter sa journée est significatif de cette volonté de rapprocher le spectateur des images qu’ils observent. Le procédé narratif du film reste classique, puisque celui-ci se déroule, logiquement, de manière chronologique, l’enchainement de ses situations étant analogue à l’évolution de la maladie. Ce sera finalement la voix off de la réalisatrice, ainsi que ses multiples apparitions à l’écran, qui achèveront de donner au film un important caractère intimiste. Avant d’être un plaidoyer pour l’euthanasie, Le moment et la manière est ainsi un hommage au combat d’une femme extraordinairement courageuse.

Ces images, gravées à jamais dans l’esprit du spectateur, bouleversent, évidemment, mais surtout posent des questions sur l’évolution de nos sociétés, dont on ne sait plus si elles sont libertaires ou liberticides. Le moment et la manière est une réponse parmi tant d’autres à toutes les questions qui ne cesseront jamais d’agiter le débat sans fin de l’euthanasie puisque, bien souvent, les arguments du pour sont aussi compréhensibles que ceux du contre. Finalement, en embrassant l’éternelle question de la fin et des moyens, Le moment et la manière soulève l’absurde : l’absurdité de la maladie, l’absurdité d’une législation que beaucoup jugent désuète, l’absurdité des derniers traitements destructeurs, vains et interminables. Un film à voir, mais pas par n’importe qui.

Le moment et la manière, un film d’Anne Kunvari.
Sortie nationale le 22 octobre 2014.

4 Comments

  1. Cornet

    27 décembre 2014 20 h 58 min, Répondre

    Bonjour, je souhaite savoir si un DVD est prévu je n’est pas eu la possibilité de le voir en salle et j’aimerai vraiment voir ce film.
    Merci pour votre réponse.

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