Le Garance Reggae Festival est le festival le plus stone de France

Steel-Pulse

SUR LA ROUTE DES FESTIVALS – Durant tout l’été, on vous raconte nos expériences sur des festivals emblématiques d’Europe. Second épisode avec le Garance Reggae Festival qui, en 2010, a fui Paris pour Bagnols-sur-Cèze.

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Je ne connaissais pas Bagnols-sur-Cèze, petite bourgade ensoleillée du Gard d’environ 20 000 habitants. Selon Jean-Claude Masanelli, auteur du livre Bagnols-sur-Cèze en Révolution (2003), la commune a été l’une des premières à se soulever contre le pouvoir établi en avril 1789, soit quelques semaines avant le début de la Révolution française. Plus de deux-cent ans plus tard, voilà la ville devenue hôte du Garance Reggae Festival, l’un des plus fameux festivals de reggae en France, qui accueuille nombre de chants partisans prônant la free-culture et le renversement de Babylone – comprenez le renversement du capitalisme impérialiste. Je ne tente pas d’établir un parallèle ridicule entre les chants de reggae-man et la révolte de paysans français du XVIIIème siècle, mais n’oubliez jamais que le reggae trouve ses racines dans les musiques jouées par les esclaves jamaïcains des champs de cannes à sucre. L’anecdote relevée par JC Masanelli nous rappelle simplement que la révolte n’a ni âge, ni frontière, ni époque : elle est universelle.

« Ils achètent nos cœurs pour nous vendre des coachs en séduction »

Nous sommes arrivés un peu à l’arrache, la voiture débordante d’affaires sales et de bouteilles d’alcool entamées. Les rues aux abords du site du festival étaient jonchées de voitures échouées et de jeunes gens criards. On tourna pas mal de temps en voiture avant de trouver une place, située à une vingtaine de minutes à pieds du parc Arthur Rimbaud, site où se déroule le Garance Reggae Festival. Il faisait très chaud en ce mois de juillet, l’air était terriblement lourd, nous en prenions réellement conscience une fois la voiture arrêtée.

Sur le chemin, nous décidions de nous installer à la terrasse d’un bar. Nos gorges étaient si asséchées que la promesse rafraichissante d’un apéritif anisé provoquait en nous une sorte de frénésie inconsciente qui nous fit oublier les restes de bouteilles que nous avions chacun dans nos sacs respectifs. Le breuvage arriva peu de temps après la commande, dans des verres à ballon glacés. Alors que nous enchainions les tournées et que les rayons du soleil réchauffaient nos peaux suantes, un reggae-man d’une quarantaine d’années – il y en avait de partout dans les rues – s’installa avec de lourdes enceintes devant notre table et balança ses prods. Le son était bon, rythmé comme il le fallait, et le rasta, qui chantait en français de manière atonique, avait un certain talent. Une femme, la trentaine, avec un foulard rouge sur les cheveux, se leva et se mit à vibrer au rythme des chants engagés du rasta dont les mouvements de tête devenaient de plus en plus frénétiques. « Mama rasta aura ta peau, Babylone… faya ! faya ! » répétait-il dans un état proche de la démence. Je remarquai soudainement que l’homme vendait des CD, posés à même le sol sur un paréo à l’effigie de Bob Marley. J’eu envie de lui dire que la vente de CD relevait désormais d’une activité commerciale anachronique, et que la communication de l’adresse de sa chaine YouTube ou de sa page Facebook lui aurait surement rapporté plus de fric. Mais puisque l’homme était un fervent anticapitaliste, comme le stipulait son attitude générale ainsi que les paroles de ses chansons – « ils achètent nos cœurs pour nous vendre des coachs en séduction », ou encore « ils interdisent notre herbe mais vendent des armes à Bachar el-Assad » –, il était évident qu’il ne cherchait pas à faire de sa musique une machine à bénéfices. Son envie de vendre des CD – ou plutôt de ne pas en vendre – était donc finalement une chose logique, et j’en déduisais à travers cet acte que cet homme était un homme authentique, pour ne pas dire un homme de principes. Au moment de partir, je lui laissai une pièce. L’effet de l’alcool ne devait pas être étranger à tel élan de générosité.

Nous arrivions au Parc Arthur Rimbaud, campé au cœur de la ville. Avant de pénétrer définitivement dans le festival, il fallait finir les fonds de bouteilles d’alcools qui nous avaient accompagné tout au long du voyage. Mon pote Souley, un grand noir qui n’avait pas du tout le style rasta, avait ramené du sky que lui seul buvait. Je devinai à sa manière de regarder en l’air avec une nonchalance absurde qu’il approchait de l’ivresse, mais cela n’empêchait pas de nombreux rastas trainant devant les barrières d’entrée de venir le checker en l’assénant de « Hail I ». Visiblement, les rastafaris pensent que tous les noirs de la planète vénèrent Jah et voient en l’Éthiopie une terre sacrée vers laquelle « le peuple noir » doit émigrer. Souley ne comprenait pas trop ce que ces mecs que l’on pouvait confondre avec des clochards lui voulaient, mais ça le faisait marrer de rentrer dans leur jeu. Ce délire communautariste excluait quelque peu mes deux autres potes et moi-même, premiers spectateurs de ces rencontres autant chaleureuses qu’insensées de deux êtres humains que seule la couleur de peau pouvait rapprocher. Il était temps de faire biper nos tickets.

Le reggae, chant mystique que rien ne peut compromettre

L’organisation du festival était similaire à celles des autres festivals d’été, à un détail près : ici, on ne vendait pas uniquement des bières, burgers et autres posters, on vendait aussi une multitude de produits faisant l’apologie du cannabis. Drapeaux, sucettes au cannabis, tshirts, porte-monnaie/sacoches brodés, casquettes : le chanvre, véritable vedette du Garance Reggae Festival, était partout. Sans les arbres et la pelouse, on aurait pu se croire dans les plus étranges commerces de Compton Street.

Nous découvrîmes ensuite, une trentaine de mètres après l’entrée, un sound system composé de quatre énormes enceintes qui se faisaient face et formaient ainsi une sorte d’arène sonore. De la dub instrumentale y était diffusée à un niveau sonore particulièrement élevé ; le bruit sourd faisait valser la terre du parc et vibrer les membres des festivaliers s’aventurant dans les tripes de ce chaos musical. La sensation de se faire chahuter par des ondes nous retenu une quinzaine de minutes, c’était agréable, comme un massage sensuel que des sonorités lourdes et agressives rendaient encore plus torride.

Pour la première fois de la journée, j’aperçus deux rastas blancs qui chaviraient eux-aussi dans la tempête du sound system. Les compères arboraient des t-shirts blancs noircis de crasses par endroits et des pantacourts en jean. Ils étaient pieds nus et titubaient de manière emphatique aux 4 coins du sound system. Les examiner me fit prendre conscience que le rasta blanc, aussi rare soient ses apparitions publiques, est une espèce qui mériterait une analyse sociologique approfondie. Cet homme fait de paradoxes constitue un individu transgenre au même titre que les transsexuels d’Europe de l’Est ou de la rue Curiol à Marseille. Il est en effet étonnant de voir un être humain afficher une image de lui-même à ce point transgressive. En ce sens, il est évident que le rasta blanc est une personne malheureuse, malheureuse d’être née blanche en tout cas – et sa démarche en est l’affirmation la plus éclatante : comment un blanc peut-il être pleinement heureux en prônant le rastafarisme dont l’un des piliers est le rapatriement des noirs en Afrique ? Malheureusement pour lui, et contrairement aux transsexuels qui peuvent changer de sexe, les avancées de la science ne permettent toujours pas de changer de couleur de peau.

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L’esprit broyé par les décibels, nous décidions enfin d’atteindre la scène pour profiter des concerts qui justifiaient notre présence dans ce parc. Il n’y avait aucun temps mort, les artistes se succédaient sans interruption alors que le plupart d’entre eux était relativement âgée. Absorbant jusqu’à satiété les vibrations émanant de la scène, je comprenais une fois de plus pourquoi le reggae a toujours été une musique pour laquelle je voue une véritable fascination. La lourde vibration d’une basse envoutante, couplée à la puissance vocale d’un homme aux propos généralement enragés, accouche d’une musique guidée par un rythme unique qu’aucun autre genre ne peut se targuer de posséder, pas même le ska jamaïcain dont les cuivres finissent à la longue par me fatiguer. Surtout, il y a dans le reggae un esprit résistant aux assauts répétés de l’industrie musicale, ces assauts qui ont notamment réussi à pervertir les genres nobles que furent le rap et le rock. Le reggae, lui, est un chant mystique que rien ni personne ne peut compromettre – si ce n’est les déclarations malheureuses de certains artistes homophobes qu’il faut condamner. Tout cela, je le ressentais en écoutant ces artistes guidés par cet idéal utopiste que constitue la musique politique. Et rien ne pouvait gâcher ce plaisir, pas même une vision embrumée par tout ces fumeurs d’herbe gesticulant de manière fiévreuse, le front suant, les bras tendus vers le ciel.

Le public était constitué d’un ensemble hétérogène de personnes. Il y avait autant de femmes que d’hommes, tous les âges étaient représentés – je sous-entends tous les âges qui ne sont pas synonyme de mort sociale, c’est-à-dire tous les âges inférieurs à 40 ans pour les femmes, et 50 les hommes, voire 55 pour ceux fortunés et bien entretenus. Évidemment, il y avait quelques roots avoisinant la soixantaine et qui recherchaient en ce genre d’évènements une manière de « revivre » l’esprit cool des années 70, ces années qui auront définitivement anéanti toute morale et offert au monde occidental l’individualisme, le clonage humain, les OGM et autres merveilles post-moderne – mais à l’époque, personne ne le savait. Ces roots soixante-huitards portaient en eux le mouvement joyeux de rêves anciens, détruits puis oubliés par un monde qu’ils n’auront jamais compris. Et ce mouvement, en accordance parfaite avec cette bande sonore euphorisante venue des Caraïbes, offrait à cet instant une amertume joyeuse qu’aucun texte ne pourrait traduire avec fidélité.

Photo d’illustration : Steel Pulse

One Comment

  1. EM

    19 juin 2015 15 h 21 min, Répondre

    Voilà donc un bon article, bien passionnant. J’ai beaucoup aimé et n’hésiterai pas à le recommander, c’est pas mal du tout ! Elsa

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