Le cinéma du futur sera sans acteur

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CINEMA – La révolution du numérique est en marche, et l’acteur ne pourra y échapper.

Le numérique remplacera-t-il l’acteur de cinéma ? La question est volontairement provocatrice. Difficile, en 2014, de répondre par l’affirmative tant la menace de voir l’acteur disparaître de nos écrans au profit d’un avatar numérique semble quelque peu fantasmatique et digne d’un roman de science-fiction. L’acteur star, ancré dans la culture populaire mondialisée, jouit d’un tel pouvoir d’attraction qu’il parait inconcevable d’imaginer sa disparition pure et simple. Enfin, c’est ce que nous pensons aujourd’hui.

Si le cinéma est un art récent, celui-ci a déjà connu de nombreux bouleversements, tous liés au progrès technologique. Le muet a laissé place au cinéma sonore tandis que la couleur est venue logiquement remplacer le noir et blanc, même si certains films sortant de nos jours optent, à des fins purement stylistiques, pour une image non colorée. En réalité, le cinéma est le seul art (« art » selon la classification populaire, on pourrait aussi citer la photographie et le jeu-vidéo) dont l’existence est directement liée à celle de la technologie, puisqu’il en découle et ne peux exister que par celle-ci. La technologie étant l’essence même du cinéma, il n’est pas étonnant d’observer un lien entre leurs évolutions respectives. Déjà, en 1961, Jean Renoir abordait ce lien fraternel.

Dernière évolution majeure en date, le numérique. Alors que le numérique se limitait il y encore quelques années aux effets spéciaux, désormais, c’est toute la chaîne de production d’un film qui en est directement dépendante : tourné en numérique, le film est aussi projeté en numérique. La bobine est morte, le projectionniste avec. Et l’acteur sera la prochaine victime du numérique.

L’acteur numérisé existe déjà

Pourquoi le numérique remplacera-t-il l’acteur ? Tout simplement parce qu’il le fait déjà. Il suffit de visionner n’importe quelle superproduction hollywoodienne des dernières années pour s’en persuader. Le seigneur des anneaux (2001-2003), La planète des singes (2011), Avatar (2009) ou encore Tintin (2011) : la motion-capture, cette technique qui consiste à placer des capteurs sur des acteurs afin de les numériser avec précision, envahi, peu à peu, les plateaux de cinéma. Il faut dire que les résultats sont de plus en plus probants, la retranscription d’émotions humaines ayant fait d’incroyables progrès, toute comme la qualité des animations, devenues des plus réalistes.

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La motion-capture, une technologie devenue incontournable. Ici, Avatar.

La motion-capture représente-t-elle pour autant la mort de l’acteur ? Pas forcément, puisque ce dernier reste tout-de-même l’élément principal du procédé. Cependant, difficile de nier que la motion-capture bouleverse profondément le métier d’acteur. Que ce soit au niveau de ses émotions, de ses interactions avec son environnement, ou encore de ses mouvements, l’acteur numérisé offre son corps à l’ordinateur qui viendra modifier, voire créer, ses faits et gestes. De là à dire que la motion-capture rend le métier d’acteur totalement anachronique, il n’y a qu’un pas, que les prochaines décennies nous feront surement franchir, comme semble d’ailleurs le supposer Leos Carax dans Holy Motors (2012), qui décrit un monde où l’acteur, dépassé par le progrès technologique, n’a plus sa place.

Le numérique remplace déjà des décors et des costumes

Le masque d’Iron Man 3 (2013) ? Numérisé. La grande majorité des décors extérieurs des films Harry Potter (2001-2011) ? De vulgaires fonds verts, travaillés en post-production. Le cinéma virtuel est déjà une réalité. Le temps où les maquilleurs et autres installateurs représentaient des éléments majeurs du processus de création semble bien révolu. Des films entiers sont désormais tournés sur fonds verts, comme Sin City (2005) ou 300 (2007).

L’envahissement du numérique sur les plateaux de tournage des superproductions est tel que, dorénavant, c’est la présence d’un décor réel qui constitue l’exception. C’est notamment le cas d’Inception (2010), dans lequel Christopher Nolan a préféré tourner de nombreuses scènes dans des décors en « dur » – ce qui avait valu de nombreux commentaires, preuve de l’étonnement que cela suscite désormais. Mais peu de réalisateurs peuvent, et pourront, se payer le luxe de réclamer la fabrication de décors entiers quand ceux-ci peuvent être générés par ordinateurs.

Quelles raisons feraient que l’acteur ne sera pas, à son tour, totalement numérisé ? Les limites actuelles de la technologie apparaissent comme le seul frein. Mais la technologie évolue, et ses limites actuelles disparaîtront.

La technologie ne cessera jamais d’évoluer

C’est l’argument le plus rationnel. Le progrès technique étant sans fin, jamais la technologie ne cessera d’évoluer. Pis : jamais la technologie n’a évolué aussi vite qu’aujourd’hui – voir Loi de Moore –, à tel point que beaucoup s’alarment des possibilités infinies de la machine, devenue immaîtrisable par l’homme. C’est notamment ce qu’affirment les américains du MIT Erik Brynjolfsson et Andrew MacAfee dans leur ouvrage Le deuxième âge des machines (2014). Les deux universitaires y avancent que les machines sont, pour la première fois de l’histoire, dotées de capacités cognitives qui les rendent capables de prendre des décisions meilleures que celles prises par les êtres humains. L’homme esclave de ses propres outils ? C’est déjà ce qu’affirmait en 1968 Stanley Kubrick dans 2001, L’odyssée de l’espace.

Dans ce contexte, difficile d’imaginer le cinéma des siècles qui suivront le notre. Les progrès technologiques seront tels qu’il ne parait pas si incroyable d’imaginer un cinéma sans acteur réel, voire sans scénariste. Il existe, aujourd’hui, des logiciels capables de rédiger des articles de presse. Rappelons aussi que, pour la première fois, un ordinateur a réussi le célèbre test de Turing, élaboré en 1950, qui évalue la capacité d’une machine à se faire passer pour un être humain.

Dans le même sens, qui pouvez imaginer, il y a seulement 30 ans, que de simples anonymes allaient pouvoir réaliser eux-mêmes, à leur domicile, des effets spéciaux à faire pâlir ceux des plus grandes superproductions de l’après-guerre ? Aussi, qui pouvez imaginer, il y a encore 10 ans, que le métier de projectionniste allait devenir ce qu’il est devenu aujourd’hui ? À ne pas en douter, ces évolutions ne sont rien à côté de celles qui nous attendent dans un monde où les voitures n’auront plus de conducteur.

Le spectateur, et ses attentes, évoluent avec l’époque

L’histoire l’a montré : de nombreuses technologies s’accompagnant à leur sortie de réticences sont parvenues, à court, moyen ou long terme, à s’imposer. Les téléphones portables, les caméras de surveillance sur la voie publique ou encore les caisses automatiques dans les supermarchés sont autant de technologies contre lesquelles de nombreuses voix se sont élever mais qui font maintenant parties de notre quotidien. Le succès des musiques électroniques, inimaginable pour des personnes nées au début du siècle dernier, est l’un des exemples les plus significatifs de l’évolution du rapport que nous avons avec l’art et la performance artistique. Inéluctablement, les mentalités évoluent.

Encore très récemment, il y a 4 ou 5 ans, des réalisateurs se demandaient si le tournage en numérique présentait de réels avantages. Michael Mann expérimentait la Haute Définition avec Collatéral (2004), avant de tourner Public Enemies, son premier film entièrement en numérique, en 2009. Aujourd’hui, le débat est totalement dépassé : le numérique est devenu la norme, tant il offre une qualité, une praticité et une souplesse que l’argentique ne peut concurrencer. Preuve que les mentalités évoluent aussi du côté des cinéastes.

De nos jours, difficile d’imaginer des millions de spectateurs s’émouvoir devant un vulgaire avatar numérique représentant un être humain. En sera-t-il de même pour les générations futures, qui naîtront et grandiront dans le numérique ? Rien n’est moins sûr, puisque leur rapport à l’image sera totalement différent du notre, qui est différent de celui de nos ancêtres. C’est d’ailleurs ce qu’affirme sans détour Ari Folman, réalisateur du Congrès (2013), quand il évoque son ressenti, opposé à celui de ses enfants, sur le Tintin de Spielberg [1] :

« Quand je suis allé voir Tintin, j’étais perdu face à ce que je voyais à l’écran. Cela ne ressemblait ni à un dessin animé, ni à un film classique. J’ai détesté ce rendu à mi-chemin entre cinéma virtuel et animation, mais mes enfants ont adoré le film ».

Les acteurs vieillissent et meurent, pas leur avatar

L’argument tombe sous le sens : un avatar numérique ne connaît pas les contraintes temporelles et organiques des êtres vivants. L’attractivité commerciale d’icônes décédées a déjà valu aux publicitaires leur renaissance – John Lennon vendant un iPod, Alfred Hitchock une voiture. Quoi de plus intéressant alors pour une industrie telle qu’Hollywood que de disposer d’icônes immortelles et renouvelables à la volée ? Toujours dans Le Congrès, Ari Folman aborde cette problématique en racontant l’histoire d’une actrice sur le déclin qui accepte de se faire numériser par une société de production afin que cette dernière use de son avatar numérique pour ses prochains films. Un scénario qui, selon le réalisateur, appartient au domaine du possible.

Le cinéma virtuel rendant les acteurs immortels est, d’une certaine manière, déjà une réalité. Paul Walker, décédé brutalement dans un accident de voiture en novembre 2013, sera numérisé dans le prochain épisode de Fast and Furious, dont le tournage est en cours. Une performance qui n’est pas rappeler celle de l’hologramme de 2Pac apparu sur scène en avril 2012 aux côtés de Snoop Dogg, ou encore celui de Mickael Jackson aux Billboard Music Awards en mai dernier – une tournée serait d’ailleurs prévue dans le monde entier. De quoi donner à la réalité un soupçon de science-fiction. Et ce n’est que le début.

Photo d’illustration : Holy Motors.

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