Un conflit français

Ce samedi soir, dans ce bistrot du Xe arrondissement de Paris, les violences qui ont écorné la manifestation pro-palestinienne du jour sont sur toutes les lèvres. L’incompréhension est totale. Il y a d’abord cette jeune parisienne, 25 ans, qui a eu la malchance de traverser les environs du quartier de Barbès au moment où les choses ont commencé à déraper : « Jme suis fait gazer, qu’ils aillent se faire foutre avec leur Palestine et leur Israël, on est France ici ». Une jeune mère de famille lui rétorque que la situation à Gaza est assez grave pour que, même ici, en France, on se sente concernés : « le problème n’est pas la manifestation en soi, mais son instrumentalisation. Des jeunes en profitent pour se friter avec la police et tout casser. Je plains les militants pro-palestiniens, qui voient leur cause totalement desservie par ces débiles ». L’interdiction de la manifestation par les autorités ? « Rien d’anormal, il y a toujours des débordements, on récolte ce que l’on sème », avance Pierre, en faisant référence aux échauffourées de la première manifestation du 13 juillet.

Une colère devenue identitaire

Les images, diffusées largement sur Internet, sont terribles. On y voit des hommes, vêtus de keffieh en guise de cagoule, caillaisser des CRS, fracasser le bitume pour s’armer de projectiles, mettre le feu sur la voie du métro Barbès. Encore plus grave, dans une vidéo choc, des casseurs s’en prennent à des voitures de police, occupées par un ou plusieurs fonctionnaires de police, forcés de prendre la fuite sous les « Allah akbar » d’un des agresseurs. L’ordre Républicain, vaincu, écrasé, victime. Le lendemain, à Sarcelles, toujours dans le cadre d’une manifestation pro-palestinienne interdite, de nouvelles échauffourées ont transformé les rues de la ville en champ de bataille. Un commerce juif a été incendié.

Ces violences ne trouvent pas leur origine dans une importation du conflit israélo-palestinien en France, comme beaucoup le souligne. En réalité, le conflit au Proche-Orient n’est qu’une explication de plus, et non une explication en soi, aux agissements des casseurs, qui ont fait du keffieh une cagoule, et du jet de pierres un triste slogan politique. Difficile de croire que la plupart de ces casseurs – souvent jeunes – savent ce que représentent Le Hamas, Benyamin Netanyahou ou la Guerre des six jours.

Certains avanceront que les émeutes de ce genre ont toujours existé dans nos sociétés contemporaines, et que rien ne sert de s’alarmer sans retenue, sinon d’alimenter les peurs communes et, finalement, la machine électoraliste du Front National. Il est vrai qu’il n’y a pas si longtemps, en 2005, de nombreuses cités françaises étaient le théâtre d’émeutes violentes, suite à la mort de deux jeunes à Clichy-sous-Bois, qui étaient poursuivis par la police. Mais aujourd’hui, si rien n’a changé dans ces quartiers toujours gangrenés par la violence, les trafics de drogues et la précarité, l’origine de la colère, elle, s’est déplacée : elle est devenue identitaire.

La colère des excités de Barbès et Sarcelles n’est pas guidée par un quelconque message politique, même si elle découle, inévitablement, d’un contexte social explosif. Cette colère est la conclusion détestable de la montée de l’antisémitisme dans la société française, et plus particulièrement dans les quartiers dits « sensibles » où se concentrent de nombreux jeunes d’origine maghrébine, dont certains se disent musulmans. Nier la montée d’un extrémisme, d’un racisme mené par les Soral et Dieudonné, d’un néofascisme que constitue l’islam radical, et qui a accouché de monstres comme Mohammed Merah, est une erreur qui a déjà coûté des vies humaines. Une erreur que nos dirigeants politiques, en France mais aussi en Europe, ont librement accepté de commettre, principalement à des fins électorales. Aujourd’hui, tous les français, de toutes les confessions et plus encore ceux de confession musulmane, en payent les conséquences puisque les amalgames sont, une fois de plus, alimentés par une actualité que rien ne peut pardonner.

La radicalisation des uns entraîne la radicalisation des autres

La colère des casseurs de Barbès et Sarcelles est primaire. C’est une colère sans pensée. Elle est l’aboutissement logique d’une France composée de multiples communautés aux aspirations contradictoires, mais aussi d’une France blessée, faiblarde, épuisée par une crise économique et sociale qui s’éternise. Cet incroyable déferlement de violences nous montre de manière brutale que l’histoire de notre pays – colonisation, guerre d’Algérie – est une plaie qui n’est pas prête de cicatriser. La culture de la repentance, tout comme l’absence totale de regard critique dans les programmes scolaires envers notre passé colonial, n’arrangent évidemment pas les choses. La communication catastrophique et les choix géopolitiques douteux de l’exécutif actuel, qui a ouvertement défendu les manœuvres israéliennes dans un communiqué, n’est pas, non plus, un remède des plus efficaces pour apaiser les esprits. Quant à interdire des manifestations pro-palestiniennes, il s’agit certainement de la décision la plus contre-productive que l’on pouvait prendre, puisqu’en plus de stimuler la colère des manifestants en étouffant leur parole, cette décision fait de la France, plus que jamais, l’allié d’un État qui assassine des populations civiles, dont des enfants. Tous ces éléments offrent aux extrémistes des arguments pour marier les plus jeunes à leurs idées obscurantistes.

Quel bilan tirer de ces sinistres journées qui ont vu ressurgir, sur la place publique, la haine du juif au moment-même où nous rendons hommage aux victimes du Vel d’hiv ? Dans une société au bord du chaos social, la radicalisation des uns entraîne inéluctablement la radicalisation des autres. Désormais, des jeunes français musulmans partent faire le djihad en Syrie, tandis que des groupes extrémistes comme la LDJ se renforcent. Pendant ce temps, le FN remporte des élections nationales.

Dans ce contexte, la France, dont les enfants originaires d’ailleurs n’ont jamais réussi à pleinement s’intégrer pour devenir des citoyens comme les autres, va devoir lutter contre ces extrémistes qu’elle a fabriqués, avec la complicité d’un capitalisme sans visage et d’un Occident impérialiste. On ne peut plus accepter que des casseurs viennent, dans nos rues, insulter nos valeurs qui, visiblement, ne sont plus universelles. Indignez-vous contre ces indignés, nous dirait Stéphane Hessel.

Photo d’illustration : PHILIPPE WOJAZER/REUTERS

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